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L’ancienne Première Ministre du Royaume Uni Margaret Thatcher vient de nous quitter, ce lundi 8 avril 2013, à l’âge de 87 ans. Ce que l’Histoire retiendra d’elle est l’image d’une femme intransigeante, appliquant une politique de droite libérale à son extrême au point, certes, d’assainir la situation financière du royaume, mais au prix de grands heurts et, pour certains économistes dressant son bilan, de régressions sur le plan social.

Sur le plan international, outre l’anticommunisme dont elle a fait preuve – ce qui lui a valu le surnom de Dame de Fer –, elle était très en phase avec la politique américaine de Ronald Reagan – avec lequel elle est super-pote IRL – et de George Bush père, en plein contexte de retour d’un climat de guerre froide accrue par les événements en Afghanistan et en Iran. Sinon, elle a aussi pété la gueule aux Argentins en 1982 (cf. la Guerre des Malouines), preuve s’il en est que ce n’est pas parce qu’elle avait un vagin qu’elle s’en laissait compter. Ah oui, elle a aussi regardé d’un œil méprisant des militants indépendantistes irlandais crever la dalle, ce qui est amplement suffisant pour lui construire sa légende noire. Toujours est-il que je ne connais pas beaucoup de personnes qui regretteront son décès, mais je trouve cette initiative un peu dégueulasse tout de même.

En tant qu’ancienne historienne, et notamment du traitement de la politique à travers l’art, j’estime qu’un pays qui arrive à montrer par l’art ses heures sombres de manière spontanée, voire drolatique dans certains cas, sans que cela ne crée outre mesure d’alourdissement de la censure, est un pays qui assume son passé et qui fait son devoir de mémoire de la manière la plus sereine qui soit. Nombre d’artistes issus du Royaume Uni se sont ainsi exprimés en défaveur de la politique d’austérité de la Dame de Fer, durant le mandat pour les musiciens et après le mandat pour les cinéastes. Cela s’explique très bien : les musiciens sont davantage dans l’instantané, car la musique est vectrice de revendications qui accompagnent la colère. Les cinéastes, quant à eux, montrent une période, un quotidien, et leur travail nécessite forcément du recul par rapport aux événements. Enfin, c’est mon regard sur la création artistique concernant des événements politiques et sociétaux.

Je m’attacherai donc à ces deux aspects culturels : la musique et le cinéma. Voyons les années Thatcher et leur critique artistique.

En musique

Je m’appuierai sur cette excellente playlist des Inrocks qui montrent bien toute la violence des propos anti-tchatcheristes, au point pour certains de proférer des menaces de mort. Alors certes, Maggie n’a pas été tendre avec les ouvriers, les communistes et les diverses populations défavorisées qui pullulaient au Royaume-Uni, mais ce n’est pas une raison non plus pour être aussi cons qu’elle sur le sujet. En même temps, j’ai vécu cette période de seconde main – because un peu jeune et née du côté français, où il y avait d’autres problématique sociétales qui touchaient mes parents –, et par conséquent je n’ai pas toute la mesure de ce que la politique tchatcheriste a provoqué comme mouvements de radicalisation de la population. Malgré tout, les artistes que retiendra l’Histoire comme étant les plus marquants pour le Royaume-Uni des années 1980 ont su ainsi fournir une bande-son idéale pour les diverses révoltes, grèves et émeutes qui ont accompagné la décennie. Et comme les artistes anglais ne sont pas connus pour avoir leur langue dans leur poche, cela donne évidemment des propos très aigres. En France, je ne sais pas si une chanson comme le Margaret on the Guillotine de Morrissey aurait pu passer. Je sais que le Miss Maggie de Renaud a limite déclenché une crise diplomatique, mais on est en France, et la France, quand ça dit Merde sincèrement, ça ne passe pas.

Au cinéma

Il y eut de très bons films sur la période, certains satiriques, d’autres plus sérieux, comme sait en faire Ken Loach (enfin, je présume, je n’ai jamais vu un Ken Loach, ho la honte !). À ce titre, je citerai trois films, que je n’ai pas forcément vus, excusez-moi, mais que beaucoup de spectateurs décrivent comme des descriptions saisissantes du Royaume-Uni sous Thatcher.

This is England (Shane Meadows, 2007)

Pitch AlloCiné : 1983. Shaun, 12 ans, habite avec sa mère dans une ville côtière du nord de l’Angleterre. Garçon solitaire, c’est pour lui le début des vacances d’été, lorsqu’il rencontre un groupe de skinheads locaux. Avec eux, Shaun découvre le monde des fêtes, du premier amour et des bottes Dr Martens. Le ton change quand Combo, un skinhead raciste et plus âgé, sort de prison. Alors que sa bande harcèle les communautés étrangères locales, Shaun va subir un rite de passage qui le sortira violemment de l’enfance.

Personnellement, je ne l’ai pas vu, mais c’est le film que j’ai vu le plus cité sur Twitter depuis l’annonce de la mort de la Dame de Fer. Ce film parle de la détérioration des rapports sociaux sur fond de crise, à travers le prisme de la transformation du mouvement skinhead qui, d’un mouvement festif, est devenu un mouvement politiquement radical face à un ras-le-bol de la politique austère en vigueur. Quand on a été comme moi traumatisée par American History X, j’ai intérêt à avoir deux-trois potes pas très loin le jour où je déciderai de le regarder, ne serait-ce que pour refaire le monde après cette claque.

Hunger(Steve McQueen II, 2008)

Pitch AlloCiné : Prison de Maze, Irlande du Nord, 1981. Raymond Lohan est surveillant, affecté au sinistre Quartier H, celui des prisonniers politiques de l’IRA qui ont entamé le « Blanket and No-Wash Protest » pour témoigner leur colère. Le jeune Davey Gillen, qui vient d’être incarcéré, refuse de porter l’uniforme car il ne se considère pas comme un criminel de droit commun. Rejoignant le mouvement du Blanket Protest, il partage une cellule répugnante avec Gerry Campbell, autre détenu politique, qui lui montre comment communiquer avec l’extérieur grâce au leader Bobby Sands. Lorsque la direction de la prison propose aux détenus des vêtements civils, une émeute éclate. La violence fait tache d’huile et plus aucun gardien de prison n’est désormais en sécurité. Raymond Lohan est abattu d’une balle dans la tête. Bobby Sands s’entretient alors avec le père Dominic Moran. Il lui annonce qu’il s’apprête à entamer une nouvelle grève de la faim afin d’obtenir un statut à part pour les prisonniers politiques de l’IRA.

Je n’ai pas vu ce film non plus, mais j’ai beaucoup entendu parler de la grève de la faim des prisonniers politiques en Irlande du Nord en 1981. Pour qui s’intéresse un minimum sur la culture et la considération des nations celtes (Bretagne, Irlande, Ecosse, Galice…), ainsi qu’aux divers mouvements indépendantistes qui touchent ces populations, Bobby Sands et ses congénères sont considérés comme de véritables martyrs devant la cause nationale. Pas seulement parce que l’IRA est reconnue par certains comme défendant leur droit face à l’oppresseur anglais, mais surtout par la réaction – ou l’absence de réaction – de Margaret Thatcher face à cette situation.

Billy Elliot (Stephen Daldry, 2000)

Pitch AlloCiné : Dans un petit village minier du Nord-Est de l’Angleterre, Billy, onze ans, découvre avec stupeur qu’un cours de danse partage désormais les mêmes locaux que son club de boxe. D’abord effaré, il devient peu à peu fasciné par la magie de la gestuelle du ballet, activité pourtant trop peu virile au regard de son père et de son frère Tony, mineurs en grève. Billy abandonne les gants de cuir pour assister discrètement aux leçons de danse professées par Mme Wilkinson. Repérant immédiatement un talent potentiel, elle retrouve une nouvelle énergie devant les espoirs que constitue Billy. Les frustrations larvées explosent au grand jour quand son père et son frère découvrent que Billy a dépensé l’argent consacré au cours de boxe pour des cours de danse. Partagé entre une famille en situation de crise et un professeur de ballet têtu, le jeune garçon embarque alors dans un voyage à la découverte de lui-même.

Seul film de la sélection que j’ai vu – et plusieurs fois, d’ailleurs –, plus que le sujet traité assez politiquement correct, c’est la toile de fond des grèves minières de 1984 qui marque l’ambiance de ce film. Car une des problématiques du film est là : comment fait-on pour assouvir ses rêves quand on n’en a ni les moyens, ni le soutien de sa famille ? Il est évident que, si le sujet est universel, la manière dont il est traité change de tout au tout selon le contexte historique et sociétal. D’où l’importance de la toile de fond des années thatcheriennes dans la compréhension de ce film.

La Dame de Fer n’est plus, mais elle restera pour la postérité comme une « muse » et un fondement de la révolte sur le plan artistique. Il est certain que, politiquement et artistiquement, le Royaume-Uni aura eu après son passage au pouvoir un autre visage.

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