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eddyJe trouve personnellement qu’il y a une grande injustice dans le traitement des survivants des années yé-yés : la plupart sont certes morts ou tombés en ringardise, mais on ne parle que de Johnny Halliday. Alors certes, pépère est toujours au taquet à 71 ans (même si alcoolique, cocaïno-dépendant et ressemblant à un steak tartare), mais il est un autre survivant de 71 ans qui, à mon sens, a nettement plus de talent, et je vais vous parler aujourd’hui d’Eddy Mitchell.

Pourquoi ai-je cette passion pour Eddy Mitchell ? Pour une raison purement œdipienne : Eddy Mitchell, c’est le sosie de mon père avec un gros nez et moins de bide. Partant de ce principe, quand j’étais petite, mon père adorait regarder La dernière séance et j’étais persuadée que c’était mon propre papa à la télé. Ensuite, mon père m’a fait connaître ses œuvres et je me suis mis à adorer cet avatar de blues, de country et d’americana à la française dans le sens noble du terme. Non seulement bon chanteur, mais munie d’une connaissance savante de la culture américaine des années 1950-60, découvrons donc Claude Moine – de son nom civil – et ses multiples facettes.

Levons un premier point polémique : pourquoi Monsieur Schmoll ? Quand Claude Moine était jeune, étant donné qu’il était plus grand que ses copains, il les appelait tout small. Avec sa prononciation bien particulière, c’est devenu schmoll. C’est tout con, mais ce surnom a tellement collé au chanteur depuis le début de sa carrière que cela lui a permis de générer un egotrip (en témoigne l’album Sept colts pour Schmoll en 1968).

Porter des chaussettes noires

Le petit Claude, né en 1942 dans le quartier de Belleville à Paris, a eu très tôt deux grandes passions dans sa vie : les westerns américains qu’il allait regarder au cinéma avec son père et le rock’n’roll, passion moins acceptée par ses parents. Peu à peu, il devient pote dans son adolescence avec un certain Jean-Philippe Smet, reçoit une claque musicale avec Bill Haley & the Comets en 1958 et commence lui-même à se produire dans les bals, en parallèle avec des petits boulots (dessinateur, coursier…). Il devient Eddy Mitchell (vraisemblablement la double influence du rockeur Eddie Constantine et de l’acteur Robert Mitchum) lorsqu’il commence à tourner avec son groupe, les Five Rocks, qui deviendront par la suite les Chaussettes Noires.

Pourquoi les Chaussettes Noires ? Parce qu’en 1961, Eddy Barclay, qui a signé le contrat de production du groupe, a également signé un accord promotionnel avec le groupe Stemm (producteur de chaussettes, donc). Le premier vrai groupe de rock français a eu donc à porter ce nom ridicule jusqu’à leur séparation en 1963. Mais cela n’a pas empêché Eddy et ses copains non seulement de rencontrer le succès, mais en plus de participer au premier festival international de rock en février 1961. C’te classe. C’est à cette époque que sortent les plus gros succès du groupe, notamment Le Twist :

(Remarquez au passage comment Eddy est super à l’aise avec son body à 19 ans).

Les années 1962-63 signent un essouflement pour le groupe. En effet, les membres, âgés entre 20 et 21 ans, doivent faire leur service militaire. Mais bien que les dates de permission ne tombent pas toutes en même temps, le groupe continue de faire deux-trois dates avec quelques remplaçants. Malgré tout, dès l’été 1962, Eddy Mitchell enregistre ses premiers titres en solo et délaisse peu à peu dans l’année 1963 ses collègues. La fin des Chaussettes Noires est annoncée en janvier 1964 par non-renouvellement du contrat du groupe avec Barclay, suite au départ d’Eddy Mitchell. Suite à cela, deux autres membres du groupe, Tony d’Arpa et William Benaïm attaquent le chanteur pour rupture de contrat, ce qui donne un procès à rallonge où ils ont été déboutés en 1968.

Carrière solo en dents de scie

Dès 1964, Eddy Mitchell publie deux albums solo : Panorama et Toute la ville en parle… Eddy est formidable. Même s’il est toujours aussi rock, il essaie à la fois de se forger un répertoire plus blues et de se diriger vers un public plus adulte que ses congénères yé-yés. Cela marche très bien : il est classé 4e chanteur de l’année derrière Johnny Halliday, Claude François et Richard Anthony par les lecteurs de Salut les copains et tourne pas mal sur scène avec diverses formations, notamment avec un certain Jacques Dutronc à la guitare. Cette année-là sort également son premier vrai succès en duo, à savoir Toujours un coin qui me rappelle :

Suivent dix ans de bonnes et de moins bonnes années : bien qu’il connaisse certains succès (J’ai oublié de l’oublier en 1966, C’est facile en 1972…), ses multiples errances musicales entre hard rock, blues et variétés ont fini par dérouter ses plus grands fans des débuts. Cela ne l’empêche pas dans cette période de sortir 11 albums tous aussi divers les uns des autres. Il s’est même essayé au funk en reprenant en 1974 le Superstition de Stevie Wonder sur l’album Ketchup électrique.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que… C’est spéciââââl.

Dans le même temps, en 1974, Barclay réédite les albums des Chaussettes Noires et soudoie Eddy Mitchell pour faire une reformation avec les autres membres qui sont, eux, vraiment tombés dans l’oubli. Il décline, préférant animer En attendant que ça passe sur France Inter.

Le salut dans le blues et la country

Découvrant qu’il était un poil plus classe sur le créneau que Dick Rivers, Eddy Mitchell, sous l’impulsion du producteur Jean Fernandez avec lequel il collabore depuis les débuts, enregistre dès 1974 à Nashville des tubes bien sentis avec de la pure ambiance prise sur place. Bingo : les quatre albums enregistrés entre 1974 et 1977 (Rocking in Nashville, Made in USA, Sur la route de Memphis, La dernière séance) sont de vrais cartons.

Non content de surfer sur la country qui lui va si bien, il renoue également avec les origines du rock en francisant des vieux standards, à l’image de A crédit et en stéréo (reprise de Chuck Berry). Bref, après ces années de disette relative et d’errance artistique, Eddy Mitchell se développe sur un créneau où on ne voit pas encore grand-monde d’un point de vue francophone à la fin des années 1970.

Le crooner obtient la reconnaissance durable

Au début des années 1980, Eddy Mitchell décide encore d’évoluer musicalement, tout en continuant parallèlement de s’inspirer des musiques américaines, et de se prendre pour un crooner des temps modernes. Là encore, le succès est au rendez-vous avec l’album Happy Birthday (1980) qui contient notamment MA chanson préférée de l’artiste, à savoir Couleur menthe à l’eau :

Dès lors, sa musique ne cessera de s’attirer la sympathie du public : il obtient notamment des Victoires de la Musique en 1994 pour Rio Grande et en 1997 pour Mr Eddy. Sur scène, il s’entoure désormais de big bands jusqu’en 2011, date de l’arrêt de sa carrière scénique. Petit aparté : je n’ai pas percuté à l’époque que c’était sa dernière tournée. Par conséquent, si j’ai un seul regret musical du haut de mes 31 ans, c’est celui de n’avoir jamais vu Eddy Mitchell sur scène, d’autant que j’ai eu des témoignages de première main qui m’assuraient de la qualité du bonhomme en live.

Acteur et passionné de cinéma

Si les westerns américains ont eu un tel écho en France dans les années 1980, c’est notamment grâce à La dernière séance qu’Eddy Mitchell anima de 1982 à 1998 sur FR3/France 3. Fort de sa connaissance globale de la culture américaine et considérant le western des années 1950 comme sa madeleine de Proust, il présenta une fois par mois des références de l’âge d’or hollywoodien (années 1930-1960 en gros). Les émissions étaient tournées la plupart du temps au Trianon, à Romainville (93). Le générique, tiré du succès de 1977, a donné le nom à l’émission :

Mais surtout, Eddy Mitchell mène en parallèle une carrière d’acteur qui se développe depuis 1980. Il a notamment remporté le César du meilleur second rôle pour son rôle de simplet dans Coup de torchon de Bertrand Tavernier (1981). Depuis, il tourne régulièrement avec ce réalisateur, mais aussi et surtout avec Jean-Pierre Mocky (A mort l’arbitre, 1986) et Etienne Chatillez qui lui offre un rôle inoubliable dans Le bonheur est dans le pré (1995). Depuis peu, il se distingue au théâtre, élargissant ainsi son champ d’action.

Si vous venez me dire après tout cela que le seul monstre sacré du rock français est Johnny Halliday, c’est que vous avez définitivement une faute de goût.

*C’était la minute péremptoire de Storia Giovanna*

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