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Il y a un an et demi, j’avais écrit avec ce qui est devenu le Mari, un petit digest de ce qui était écoutable en 2014 et qui datait de 1964, 1974, 1984, 1994 et 2004. Pour l’année 2015, étant donné que je connais mieux les goûts musicaux du loustic, j’ai préféré m’atteler à ce classement toute seule. Non pas que je déteste les goûts musicaux de celui qui partage ma vie – il m’a quand même fait découvrir des choses que j’adore aujourd’hui –, mais son côté suranné et monomaniaque en musique peut s’avérer quelque peu en inadéquation avec certaines envies de découvertes de ma part.

C’est donc en solo que je fais cette revue. Je vais donc reprendre le principe de l’année dernière, sauf qu’au lieu de diviser la parole entre le Mari et moi, je la divise entre variété française et variété internationale. Mais le principe reste le même. D’ailleurs, depuis que le Mari a su que cette année, il serait exclu de la rédaction de ce digest, il se roule de jalousie sur le canapé. Mais le fait qu’il vienne de me passer des versions alternatives de Supersonic (Oasis) et There She Goes (The La’s) me conforte dans ma décision.

Qui est ringard, qui est intemporel en 2015 ?

1965 : 50 ans après

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Chansons écoutables

Version française : France Gall, Poupée de cire, poupée de son

Je vous avouerais que, quand j’ai fait mon enquête pour  les succès français de l’année 1965, autant j’ai trouvé de l’inspiration à en chier pour les chansons ringardes, autant j’ai galéré pour trouvé un truc un tant soit peu écoutable 50 ans après. En accord avec le Mari (quand même), qui trouve que la majorité de la production française des années 1960 est au mieux inécoutable, je vous ai dégoté le seul succès luxembourgeois au concours Eurovision de la chanson. Même si tant l’interprète que l’auteur-compositeur de la chanson étaient parfaitement français, ce n’est pas ça qui allait arrêter un tube en puissance à faire gagner le Luxembourg. La preuve : la Suisse a fait la même chose en 1988 avec Ne partez pas sans moi interprétée par la très Québécoise Céline Dion.

Version internationale : Petula Clark, Downtown

QUOI ?! Putain, 1965 est une année musicalement tellement parfaite ! Et puis à côté de ça, t’as au moins tout « Rubber Soul » [des Beatles, NDLR] ! Quand je vous dis que j’aurais même dû le museler pour écrire cet article… Oui, j’avoue, j’ai le problème inverse du répertoire français pour choisir une chanson à l’international écoutable cinquante ans après : il y en a beaucoup trop. Ne serait-ce que l’album Turn! Turn! Turn! des Byrds, Rubber Soul précédemment cité (même si je ne le trouve pas terrible), My Girl des Temptations… A côté de tout ça, Downtown paraît très suranné. Sauf que j’ai l’impression d’écouter le soleil après une averse, et c’est en cela que la chanson me touche. J’ai aussi l’impression d’écouter le document d’archives d’une Angleterre sans âge, qui a l’air d’en n’avoir rien à foutre du Swinging London.

Chansons inécoutables

Version française : François Deguelt, Le ciel, le soleil et la mer

Ce mec est tellement ringard qu’on est persuadé que c’est Sacha Distel le véritable interprète. Je reproche aux années 1960 françaises, outre les yéyés qui peuvent vite pomper l’air avec leurs reprises bâclées de « tubes », ces balades lénifiantes à base de romantisme à deux balles. Je parlais l’an dernier de Ma vie d’Alain Barrière, j’ai le même sentiment quand j’entends cette chanson ou encore Aline de Christophe. Je sais bien que les années 1960 sont les années où on croyait que tout était possible en termes d’amour. On disait aussi que les Anglaises étaient moches, mais qu’au moins elles baisaient – et la musique de l’époque en Angleterre reflétait EXACTEMENT ce supposé état d’esprit. Si on suit le même raisonnement, nom de Dieu que les Français d’il y a 50 ans étaient coincés du cul.

Version internationale : The Beatles, I’ve Just Seen A Face

Pourquoi je ne suis pas fan de Rubber Soul à l’instar du Mari ? D’une part, parce que je trouve l’album dans l’ensemble insignifiant par rapport à ce que les Fab Four ont été capables de faire par la suite. D’autre part à cause de cet accident industriel : cette introduction de 10 secondes qui t’emmène dans des sommets d’onirisme folk, et puis paf, qu’est-ce qui se passe ? T’as mon Macca – on va dire que je trolle le brave Paulo, mais c’est plus fort que moi, ce mec est tarte – qui se croit au Far West. On retrouve tous les travers d’écriture de MacCartney : na na na pour éviter d’écrire des paroles, exaltation surjouée, solo de guitare tartignolesque – il n’avait pas d’instrument à vent sous la main. Et dire que le même jour, il a enregistré Yesterday. Si ça se trouve, il est capable d’avoir bâclé la chanson parce que c’était le dernier enregistrement de la journée…

1975 : 40 ans après

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Chansons écoutables

Version française : Gérard Manset, Il voyage en solitaire

J’ai longuement hésité avec Hexagone de Renaud, désuet mais très actuel, et Le Sud de Nino Ferrer, dont la mélancolie qu’elle procure est désormais intemporelle. Mais j’avais envie de mettre en valeur un créateur dont beaucoup de monde parle dans le milieu musical français, mais qui se fait très discret. J’ai connu la chanson sous cette forme, et, malgré son côté très « ringard » et la voix mal assurée de Gérard Manset, j’ai été touchée en plein cœur. La mélodie est simple, presque aquatique et onirique. Je l’ai évidemment redécouverte quand Alain Bashung a décidé d’en faire son testament, c’est-à-dire la dernière chanson enregistrée de son vivant – elle clôt Bleu Pétrole. La version de Bashung explose évidemment la version de Manset et lui donne un sens nouveau. Mais je reste quand même partisane de la version de Manset qui m’émeut à la fois par sa simplicité mélodique et son texte qui invite sans ambages l’auditeur à la rêverie.

Version internationale : Queen, Bohemian Rhapsody

Outre ma propension aux accès de violence quand on nie devant ma personne que Freddie Mercury était un des plus grands génies du XXe siècle, j’ai presque envie de diffuser ces six minutes de bonheur intégral en boucle pour prouver à qui ose prononcer de telles inepties jusqu’à l’en persuader du contraire. Car oui, en 1975, un type et sa brochette de connards étaient encore capables de mêler les sons les plus actuels de leur temps à une forme de lyrisme classique que le rock semblait vouloir avoir révolu. On retrouve tout dans cette chanson : la balade mélancolique, le heavy métal, les chœurs romantiques des opéras italiens du XIXe siècle. Et le tout forme un ensemble cohérent qu’on peut écouter en boucle, malgré la durée de la chanson qui lui donne le risque de s’essouffler à un moment. Il n’y a que Desolation Row de Bob Dylan et ses 11 minutes 22 secondes qui me fait le même effet.

Chansons inécoutables

Version française : Nicole Croisille, Une femme avec toi

Vous commencez à connaître ma propension à ne pas supporter les grognasses qui chantent qu’avant de connaître l’amour, le vrai, en gros, elles ne vivaient pas. Outre le fait que cette philosophie est en total désaccord avec ma propre conception de l’amour, le fait que Nicole Croisille soit capable de dire dans une chanson : Tu étais gai comme un Italien qui sait qu’il aura de l’amour et du vin est déjà une faute de goût en soi. Mais surtout ce FEEEEEEMME, FEEEEEEEEEEEEEEEEEEEMMEUH hurlé comme si on l’attaquait par-derrière dans une ruelle sombre est juste… Faites la taire, putain !

Version internationale : Led Zeppelin, Trampled Under Foot

Si on prend chaque chanson de Physical Graffiti isolément, comme je le fais ici, ce n’est pas si insupportable – même si le Mari argue que le solo de Moog de John Paul Jones est indigne du groupe. Sauf que, mises bout à bout, elles participent à créer un sentiment d’énervement tel que Kashmir débarque comme si on t’enlevait un poing de l’anus après un fist long et brutal. C’est le premier disque objectivement indigne du groupe : Page commençait vraiment à être trop défoncé et Plant revenait d’une opération des cordes vocales. C’est là où je me dis que, dans mon Panthéon, j’avais placé Led Zeppelin un peu trop haut : il faisait partie des cinq groupes qu’il ne fallait pas critiquer devant moi sous peine de représailles sanglantes. Le Mari s’est donc fait un malin plaisir de casser toute la mythologie du groupe, notamment en me faisant écouter Physical Graffiti. Cela lui sera reproché le jour du Jugement.

1985 : 30 ans après

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Chansons écoutables

Version française : Jean-Jacques Goldman, Je marche seul

Peut-être l’une des chansons de JJ qui résonne le plus avec ma vie personnelle : lorsque j’étais étudiante, je faisais de longues balades seule avec mes écouteurs dans les oreilles pour m’imprégner de l’atmosphère des villes que je traversais. Je me sentais terriblement seule dans ma vie, même si, en fait, j’étais pas mal entourée, notamment quand je vivais à Rennes. J’ai gardé cette habitude d’avoir à marcher seule lorsque je rentre d’un concert, d’un rendez-vous entre amis, voire d’une journée de boulot, pour me réconcilier avec ce que je viens de vivre et passer peut-être à autre chose.

Version internationale : Simple Minds, Don’t You (Forget About Me)

Grand vestige de ma vie étudiante et de mon écoute intensive de RTL 2 avec Original Sin d’INXS, c’est avec ce genre de chansons que je me suis mise à aimer certains aspects de la conduite en voiture : la construction d’une bande-son qui accompagnait de manière onirique – j’ai beaucoup trop dit « onirique » lors de cette chronique – ma route. J’avais l’impression de traverser de grands espaces, alors que je ne roulais que sur la D37 qui relie Saint-Malo à Rennes.

Chansons inécoutables

Version française : Renaud, Mistral gagnant

Cela n’a rien à voir avec la qualité de la chanson ou le fait qu’elle se soit soi-disant ringardisée trente ans après – en plus, ce serait faux. C’est juste que cette chanson correspond à une blessure personnelle dont j’ai du mal à guérir. Cette blessure est symbolisée par la dernière strophe de la chanson : Te raconter enfin qu’il faut aimer la vie et l’aimer, même si le temps est assassin et emporte avec lui les rires des enfants et les Mistrals Gagnants. J’ai le cœur qui se serre à chaque fois que j’entends ces vers…

Version internationale : David Bowie et Mick Jagger, Dancing In The Streets

Mais nom de Dieu de bon Dieu, qu’est-ce qui s’est passé, les mecs ? Je veux bien que Start Me Up (1981) soit un retour poussif des Stones et que Let’s Dance (1983) semble un peu loin, mais vous ne pouvez pas justifier d’être à ce point à la dèche pour sortir cette merde pareille. La reprise du tube de Martha & The Vandellas n’est pas catastrophique en soi, elle est juste insignifiante et pas au niveau des deux pointures. Mais ce clip, putain, ce clip ! Entre Jagger qui saute tellement partout en fluo qu’il donne la nausée et Bowie qui fait limite grabataire à côté, c’est juste à oublier.

1995 : 20 ans après

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Chansons écoutables

Version française : Les Innocents, Un monde parfait

J’aurais trahi la fille de douze ans que j’étais si j’avais retenu de l’année 1995 que Céline Dion, Pascal Obispo ou NTM. Parce que j’avais douze ans, que je trouvais que les chansons en français étaient à chier et que j’étais déjà bien influencée par le rock qui tâche ou la techno qui remue de partout. Mais si j’avais vraiment à retenir quelque chose de la chanson française en 1995, ce sont les Innocents que j’aimais déjà à l’époque, mais dont la maturité et leur retour 20 ans après m’ont fait comprendre l’ampleur de leur répertoire.

Version internationale : Radiohead, High & Dry

Outre le fait que ce soit la seule chanson de Radiohead qui ne me mette pas les nerfs en pelote, j’ai de nouveau 12-13 ans quand je l’écoute. Cette chanson symbolise tellement mes premiers atermoiements adolescents avec ma meilleure amie de l’époque, mes premiers contacts avec le sentiment amoureux et les secrets… Ca fait partie des chansons qui ont construit mes rêveries, qui ont mis des fleurs au mur de ma chambre renouvelée pour coller à l’enfance qui s’en allait. Je voyais ma sœur grandir encore – Sweet Sixteen – et aller en Angleterre où elle est allée chercher la majeure partie de notre bande-son commune de la fin des années 1990.

Chansons inécoutables

Version française : Reciprok, Balance-toi

Le public français n’avait pas compris – et ne comprend toujours pas – qu’il y avait d’un côté le rap « qualitatif » incarné par Mc Solaar, IAM, NTM… et d’un autre côté le rap « bon esprit », moins vindicatif et moins qualitatif par conséquent, incarné en France par Alliance Ethnik, Ménélik… et Réciprok, dont ma sœur avait acheté l’album. Bref, c’est un son typiquement ancré et calibré pour les années 1990, ce genre de son qu’on regrette d’avoir écouté un jour.

Version internationale : MN8, I’ve Got A Little Something For You

Autant ma sœur a pu acheter les meilleurs sons de son époque, autant elle a aussi acheté les pires. Car non seulement elle se balançait sur du Reciprok, mais en plus, hormones en feu oblige, elle a aussi acheté l’album de MN8, dont le talent se réduisait à se produire à moitié nus. S’il n’y avait eu que ma sœur dans ce cas : mais j’avais aussi toutes mes copines ! Si les mecs, malgré un style de blaireau – juste, les nattes et les lunettes de cycliste, tu cumules, mec ! –, avaient été auditivement correct, ça serait passé comme une lettre à la poste. Or nous avons là les pires représentant du new jack, avatar bâtard de ce que nous appelons aujourd’hui le r’n’b. Même à l’époque, perso, je me demandais ce qui se passait réellement.

2005 : 10 ans après

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Chansons écoutables

Version française : Alain Souchon, Et si en plus, il n’y a personne

C’est la chanson la plus pessimiste de Souchon, mais surtout, qu’est-ce qu’elle résonne dans les questions sociales françaises, dix ans après. Désolée, je ne voulais pas me souvenir du Casse de Brice et d’Ilona Mitrecey. C’est pour cette raison que, pour me souvenir de mes 22 ans et de ce petit rayon de soleil d’octobre qui a brillé au milieu des nuages qui flottaient dans le ciel de ma vie, je pense qu’une chanson pessimiste, voire suicidaire, était de bon ton.

Version internationale : Coldplay, What if?

Pour poursuivre et me rappeler en anglais de ce tourment qui m’a habité entre 19 et 25 ans, il me semble que tout l’album X&Y correspondait à mon sentiment d’alors. C’est le dernier album du groupe de Chris Martin avant sa mue qui a coïncidé avec la mienne en 2008. Si je suis devenue peu à peu certes une femme angoissée, mais certaine de ses choix qu’elle croit les meilleurs pour elle, le groupe se paie une middle-life crisis carabinée qui le pousse à faire n’importe quoi. Non, Ghost Stories, je ne t’achèterai pas, même sous la torture !

Chansons inécoutables

Version française : Ilona Mitrecey, Un monde parfait

Elle a beau être la fille de LOL, musicien mythique de l’émission Nulle Part Ailleurs, et d’avoir pensé à 22 ans – son âge actuel – qu’il était bon de ne pas réitérer dans la chanson, comment oublier cette voix de gamine insupportable dont la récitation des éléments de son monde parfait ressemblait à une description des enfers ? C’est là qu’on découvre qu’Anaïs Delva, avec Libéréééééééée, Délivréééée, n’a pas eu la primauté auprès des parents qui voulaient éclater leurs enfants contre un mur. Mais même dix ans après…

Version internationale : Triim, Pop The Music

J’avais oublié cette référence, mais c’est le Mari qui m’a rappelé cet avatar de danse de l’été un peu foireuse où une meuf inconsistante – mannequin à priori – essaie de se la jouer Pulp Fiction. Ca fonctionne aussi bien qu’Ève Angeli qui fait un strip-tease avec une guitare Hello Kitty, pour vous dire la vacuité du truc. Même Don’t Cha des Pussycat Dolls – que le Mari me suggérait davantage pour illustrer cette rubrique – s’écoute encore davantage dix ans après.

Etant donné que ce digest des musiques écoutables et inécoutables 10, 20, 30, 40, 50 ans après a été écrit à deux mains seulement, j’ai davantage laissé parlé mon cœur. Et les chansons ne sont désormais plus liées à un jugement qualitatif, mais à la manière dont elles résonnent et ont résonné dans ma vie.

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