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70377395Je vous avoue, je suis gagnée par des sentiments contradictoires quant à la nomination de Bob Dylan comme lauréat pour le prix Nobel de littérature 2016. D’une part, je suis ravie qu’on puisse reconnaître la dimension poétique d’une chanson, et en termes de qualité d’écriture poétique, Robert Zimmermann se pose là. Mais d’autre part, si on en vient à nommer un parolier au prix Nobel de littérature – face à des mastodontes éditoriaux tels que Philip Roth et Haruki Murakami –, ça me fait comme un poing dans le fondement quand je pense à la situation éditoriale mondiale.

Tout cela pour dire que si Bob Dylan, selon l’académie des Nobel, a été récompensé pour son apport à l’histoire des Etats-Unis du XXe siècle, il en est un autre dans ce cas qui aurait pu mériter avant son décès les mêmes honneurs : Johnny Cash, l’homme en noir qui a traversé la deuxième moitié du siècle une guitare à sa main. L’enfant d’immigrés écossais commença sa carrière comme ouvrier de champs de coton à 5 ans durant la grande Dépression, fit son service militaire en Allemagne au début des années 1950, eut de gros problèmes d’addictions dans les années 1960 et les années 1980 avant de trouver l’équilibre sur la deuxième partie de sa vie avec son âme sœur et parolière June Carter.

Johnny Cash, c’était une voix de stentor unique qui l’a poursuivie tout sa vie. En dépit des problèmes de drogue, en dépit de la vieillesse, sa voix – contrairement à celle de Bob Dylan que les excès et la vieillesse ont salement ravagée au point d’être inaudible – a gagné en maturité comme pour chanter tous les âges de la vie d’homme. Cette voix si forte, il s’en est servie pour chanter son Amérique profonde, ses problèmes personnels, son amour pour les femmes de sa vie, mais surtout le sort des Amérindiens et des prisonniers. C’est ainsi que l’on retrouve tout au long de sa carrière pas mal d’enregistrements de ses concerts auprès des prisonniers comme les mythiques At Folsom Prison (1968) et At San Quentin (1969). Il est allé jusqu’en Suède où il s’est adressé aux prisonniers dans leur langue.

Si les années 1980 furent moins bénéfiques sur le plan discographique, il revint en force en 1992 avec la série American Recordings en collaboration avec le producteur Rick Rufin, soit une série de six albums d’inédits mêlés à des reprises des succès contemporains américains dont la sortie s’échelonnera entre 1992 et 2010, soit sept ans après sa mort. Sa neuropathie marqua un cran d’arrêt à sa carrière en 1996, mais il continua à chanter jusqu’à deux mois avant sa mort, en septembre 2003, suivant de peu sa compagne de toujours.

On ne peut pas parler de Johnny Cash sans parler de June Carter. Parolière, collaboratrice, elle fut celle qui lui a permis de reprendre le contrôle de sa vie à la fin des années 1960. S’ils ont commencé à collaborer en 1957, alors qu’elle faisait partie avec ses sœurs de la Carter Family qui assurait les chœurs du chanteur, bien que leur relation prit de suite une tournure amoureuse, ils étaient tous deux mariés et à la tête d’une famille chacun de son côté. Durant dix ans, donc, ils ont nourri une relation ambigüe qui leur a permis une féconde collaboration. En 1968, chacun étant libéré de ses engagements, ils se sont mariés et eurent un enfant en 1970. Ils semblent avoir paisiblement vécu leur couple jusqu’à leur mort.

Contrairement à la plupart des membres de l’establishment de la musique country à Nashville, Johnny Cash n’a jamais caché ses sympathies démocrates, étant ami avec Jimmy Carter et refusant à Richard Nixon de chanter des chansons raillant les opposants à la guerre du Vietnam lors de son investiture. Tout cela en étant très marqué par une foi sans faille, alimentée par son background familial et son sevrage. C’est ainsi qu’il a financé dans les années 1970 des films chrétiens et qu’il participe aux manifestations du pasteur Billy Graham.

Parallèlement à sa carrière de chanteur, sa gueule de loubard et d’amérindien (alors qu’il est d’origine purement écossaise) en a fait un des chouchous des productions cinématographiques et surtout télévisées. C’est ainsi que, dans les années 1970, il présenta différentes émissions sur les chaines ABC et CBS, invitant des amis, des paroliers country prometteurs, mais aussi des grosses pointures comme Neil Young, Derek and the Dominoes et Bob Dylan. Il se produit également dans des séries comme La petite maison dans la prairie, Colombo, Nord et Sud, Dr Quinn, femme médecin et les Simpson.

Voici donc un petit digest des plus grands tubes du bonhomme.

1 – Hey Porter (1955)

Son premier titre a été enregistré à 23 ans, lorsqu’il travaille comme vendeur pour payer ses études de speaker. Il enregistre ce titre suite à un refus de la maison de disques Sun, lorsqu’il a proposé du gospel avec son groupe. Lorsqu’il est revenu avec ses propres compositions, Sun a été plus enclin à le laisser enregistrer.

2 – Folsom Prison Blues (1956)

Son deuxième single devient immédiatement un vrai carton, se plaçant à la 5e place des meilleures ventes aux Etats-Unis. Cette chanson lui a été inspirée par la vision, lors de son service militaire en 1951, du film Inside The Walls of Folsom Prison. Il a raconté avoir pris son stylo et imaginé « la plus mauvaise raison qu’une personne pourrait avoir pour en tuer une autre. »

3 – I Walk The Line (1956)

Premier single à se hisser à la première place des ventes, cette chanson marque également la rupture entre Johnny Cash et sa première maison de disques, qui préfère se concentrer sur la carrière de Jerry Lee Lewis, qui semblait plus prometteur. C’est également avec ce single qu’il décide d’enregistrer son premier album, allant à rebours de l’industrie du disque qui privilégiait les formats deux titres.

5 – Bonanza (1962)

Cette série western qui dura de 1959 à 1973 eut plusieurs interprétations de son thème composé par Jay Livingston et Ray Evans. En accord avec les compositeurs, Johnny Cash décida de réécrire les paroles pour en faire sa propre interprétation, bien moins punchy que l’originale, mais toujours dans le ton de la série.

6 – Ring of Fire (1963)

Chanson qui marque la qualité de sa collaboration avec June Carter, elle est également le plus grand tube de l’artiste, au point d’être devenu presque emblématique de sa carrière. Malgré le ton enjoué donné par les cuivres mariachis, cette chanson parle frontalement de ses problèmes d’addiction qui le touchent alors.

7 – If I Wash A Carpenter (feat. June Carter-Cash, 1970)

J’ai découvert cette chanson de Tim Hardin par la version de notre Johnny national. Pour mémoire :

Mais la particularité de la version de Johnny Cash est qu’elle est la seule enregistrée en duo, en l’occurrence avec son épouse. Cela donne un nouveau relief à la chanson, où l’on n’écoute pas que le questionnement de l’homme face à la force de son amour, mais également la réponse de sa bien-aimée qui le réconforte. Et je trouve ça joli.

8 – City of New Orleans (1973)

Johnny Cash a popularisé avec son épouse cette chanson composée en 1971 par Steeve Goodman qui devint très vite un standard de la musique country et americana. Si je bugge sur cette chanson, c’est que la version française enregistrée la même me poursuivra tout ma vie…

9 – Joy To The World (1980)

Comme n’importe quelle star américaine bon teint, et en accord avec ses fortes convictions religieuses, Johnny Cash s’est essayé par sept fois – dont trois à titre posthume – à l’exercice des disques de chants de Noël durant sa carrière. Certains, comme ici, ont été enregistrés avec des orchestrations très « classiques », d’autre, comme Johnny Cash Country Christmas (1991), rajoutent dans le côté country jusqu’à en devenir d’autant plus kitsch.

10 – Hurt (2002)

Cette reprise de Nine Inch Nails (1994) sonne comme le plus beau des chants du cygne pour le chanteur qui se sait condamné par la maladie et pour son épouse qui se tient à ses côtés, bienveillante mais affaiblie. Même si ce n’est pas lui qui l’a écrit, je trouve que cette interprétation a la même dimension émotionnelle que le dernier morceau du dernier album de Bashung…

Bref, Johnny Cash a su sublimer la country et en faire ressortir à la fois ses racines les plus malsaines et ses atours les plus nobles. C’est grâce à ce genre d’artistes que la musique populaire américaine réussit à ne jamais être caricaturale. Puisse son héritage encore porter de nombreux fruits.

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