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Ce dimanche de rentrée, le Mari a glissé dans le mange-disque conjugal Hearts That Strain, le nouvel album de Jake Bugg. Le blister a été ouvert avec appréhension, tant le premier extrait How Soon The Dawn nous rendait plutôt circonspect quant à la cohérence de ce qu’on était en train d’écouter. Il faut dire qu’on était très peu habitués à voir le brave petit autrement qu’en tirant la gueule dans ses clips.  Là, il est en mode lover en train de faire une bataille de polochon sur un lit.

Et puis l’écoute de l’album survint. Un bijou. Une beauté. Cet album, enregistré à Nashville, a été supervisé à la production par Dan Auerbach (fondateur des Black Keys et producteur très inspiré). Il n’y a pas un gramme de cet album à jeter, tant dans l’écriture des textes que dans l’arrangement des mélodies où RIEN ne dépasse ou ne sonne faux, pas un violon, pas un piano en trop. Et ça fait tellement de bien, d’entendre un album cohérent de bout en bout, que j’en ai pleuré plusieurs fois de joie durant l’écoute (comme je pleure actuellement en écoutant le morceau-titre de l’album).

SAUF QUE Hearts That Stain s’est fait démolir par le NME. En cause, une production que n’aurait pas démenti James Blunt. Le gamin tellement brut de décoffrage qui chantait Lightning Bold se laisse à faire du sentimentalisme ? Quelle hérésie ! Il avait trouvé son style dylanien à 18 ans, pourquoi il s’emmerde à aller enregistrer avec des musiciens de country une espèce de truc qui ne lui ressemble même pas ? Il est manipulé par sa maison de disques, il faut le sortir de là, putain !

Réfléchissons ensemble : sur ce premier album éponyme sorti en 2012, comme sur Shangri-La, il n’a composé aucune des mélodies qui ont été adjointes à ses textes. Il ne s’est mis à la composition que depuis One My One (2016), album bien plus bordélique que les deux précédents, où Jake Bugg se lance même dans l’auto-production sur certains titres. D’où ce résultat totalement incohérent, issu du cerveau d’un jeune homme qui appréhende la vingtaine d’années avec beaucoup trop de questions à résoudre. Et le NME le dit manipulé par sa maison de disques ? Faut pas déconner.

Jake Bugg (2012) a eu deux effets kiss cool : il a permis d’une part de révéler davantage ce petit garçon d’à peine 18 ans qu’était Jake Kennedy, découvert en 2010 par le biais de la plateforme BBC Introducing. Il a d’autre part malheureusement enfermé dans un style folk et brit-pop ce petit garçon qui se pensait un petit peu plus moderne et ouvert à d’autres sonorités. Faute d’expérience, l’album reste cohérent, assez brillant en termes de songwriting, mais assez immature dans l’ensemble.

Il enchaîne avec Shangri-La (2013), deuxième album à succès alors qu’il n’a pas encore atteint la vingtaine d’années. Même si le style commence à évoluer vers un peu plus d’expression de ses propres émotions, ce n’est toujours pas lui qui compose ses chansons qui restent péchues et successfull. Il est toujours épaulé par Iain Archer, compositeur et chanteur des Snow Patrol. C’est alors que Noel Gallagher, qui s’est élevé en mentor du petit au point de le prendre en première partie des High Flying Birds, s’est d’ailleurs étonné de cet état de fait. Pour lui, un gamin aussi talentueux que le petit Jake n’a pas besoin de compositeur pour exprimer tout ce qu’il a à exprimer.

Cela a fait réagir Jake. Alors qu’il vient de sortir deux albums en deux ans et qu’il fait des tournées à ne plus finir, il prit le temps de retrouver ceux qui lui étaient le plus cher et qui lui manquaient et de vivre un peu avant de retourner en studio avec ses propres compositions. Cela donne l’album On My One (2016). Soit un subtil mélange :

  • de conscience de soi très épurée,

  • de relations amoureuses compliquées,

  • et enfin d’expérimentations que je trouve assez bien trouvées.

Le Jake Bugg compositeur est donc bien plus riche qu’on ne l’aurait pensé, et forcément, ça déroute. Il s’en prend plein les gencives à cause de ses expérimentations blues et musiques urbaines, qu’on estime ne pas être de son ressort artistique. Je n’aurais personnellement qu’un seul reproche à faire à cet album : il n’est pas très cohérent, non pas parce qu’il exprime toutes les potentialités artistiques de Jake Bugg, mais parce que la production est très aléatoire. La chanson Ain’t No Rhyme, par exemple, aurait gagné à avoir un putain de bon producteur pour donner plus de dynamique à un morceau en soit honorable, mais un peu mollasson.

Sur Hearts That Stain, Jake Bugg a 23 ans et apprivoise cette intériorité qui lui fait se poser beaucoup de questions. C’est la particularité du jeune homme : il est tel le Mari et moi-même, à l’écoute de son monde intérieur au point d’oublier que le monde existe. Cela donne des interviews parfois très bizarres (J’ai assisté à 7 concerts dans ma vie = la plupart, il les a suivis des coulisses…) et des moments de non-partage avec son public lors des concerts (Qu’est-ce que je fous là ? Qui sont tous ces gens ? Pas bonjoir, rien).

Ce qui m’a touchée personnellement, c’est qu’à force d’apprivoiser son intériorité, il en fait des chansons de plus en plus belles, de plus en plus léchées, de plus en plus génératrices d’émotions. Il a dû négocier avec Dan Auerbach pour trouver cet équilibre du mixage. Il a dû discuter avec les musiciens pour aboutir à de telles partitions (même s’il avoue n’avoir rencontré Noah Cyrus qu’après l’enregistrement de leur duo Waiting…). Il n’est pas encore l’artiste qui a montré sa pleine potentialité, mais il est sur la bonne voie.

Bref, Jake Bugg grandit et se développe sous nos yeux. Attendons encore quelques années pour qu’il devienne l’un des plus grands artistes de ce début de XXIe siècle.

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