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Il y a un peu plus de 6 ans, j’avais écrit pour Ladies Room une leçon de musique sur la réorchestration, le sample et la reprise. C’est un sujet qui me tient à cœur, tant la musique, depuis ses balbutiements les plus anciens, s’est nourrie des diverses couches d’airs plus ou moins populaires selon les époques.

Aujourd’hui, je voudrais parler de la construction d’une mélodie selon une gamme d’harmonie majeure ou mineure. Et quand je parle de gamme d’harmonie majeure ou mineure, c’est selon les critères des gammes à l’européenne – heptatonique et chromatique –, majoritairement utilisée dans les musiques que j’écoute (à savoir tout ce qui est musique classique et populaire). Je ne vais pas vous péter les noix à vous expliquer les spécificités entre les différentes gammes, la fiche Wikipedia est très exhaustive et ce serait vous remplir la tête avec pas grand-chose.

La musique classique (depuis le XVIe siècle) et la musique populaire européennes utilisent donc 12 notes : do – do#/réb – ré – ré#/mib – mi – fa – fa#/solb – sol – sol#/lab – la – la#/sib – si. Le notes, mises ensemble, forment des harmonies sous forme d’accords. Les accords ouverts simples sont composées de quintes tempérées (do/sol, do#/sol#, etc.). On parle d’accord majeur ou mineur lorsqu’une note à la tierce de la note de base vient s’ajouter. L’accord est majeur lorsque la note à la tierce est augmentée (comme dans do-mi-sol), il est mineur lorsque la note à la tierce est diminuée (comme dans do-ré#/mib-sol). On ne va pas parler des accords augmentés pour l’instant, ça va être trop chiant.

Et composer une chanson ou un air avec une base d’accords majeurs ou mineurs n’a pas la même incidence. Dans l’inconscient collectif des sociétés écoutant de la musique populaire à la mode européenne au XXIe siècle, les chansons écrites en mode majeur ont la réputation de parler de choses gaies et entraînantes, alors que les chansons écrites en mode mineur ont la réputation d’exprimer le désespoir, la tristesse, la colère, etc. Même si cela se vérifie sur un certain répertoire, j’ai deux contre-exemples évidents en tête :

  • Un monde parfait d’Ilona Mitrecey, qui se base certes sur trois accords, mais dont le mode dominant est considéré comme mineur.

  • Creep de Radiohead – grand groupe de dépressifs s’il en est –, dont le mode dominant est le majeur.

Pourquoi ai-je voulu m’intéresser à cela aujourd’hui ? Parce qu’en décembre 2015, j’ai découvert à travers cet article de Topito le travail d’Oleg Berg, un musicien ukrainien qui a décidé de s’amuser à trifouiller les plus grands tubes pour les changer de mode harmonique. Il a donc à son actif à peu près 100 détournements sur sa chaîne Youtube. Sa technique : bidouiller par ordinateur les notes (un peu comme la technique des shreds postés sur Youtube) pour faire quelque chose d’à peu près harmonieux, mais dans le mode inverse de départ. Techniquement, c’est plus ou moins réussi – mon oreille avertie aux variations de qualité sonore est plus sensible aux défauts techniques qui se ressentent sur certaines vidéos.

La réaction de la plupart des gens, en écoutant ces versions shredées, est le malaise. En effet, changer le mode harmonique d’une chanson, de surcroît connue, interroge l’auditorat sur son contenu, voire même (encore et toujours) sur la manière ou la finalité de l’écoute d’une chanson. Que retient-on d’un air ou d’une chanson ? Sa substance ou sa signification ? Personnellement, sur certaines des vidéos que j’ai consultées, j’ai trouvé que certains passages du mode majeur au mode mineur révélaient la véritable signification de la chanson, alors que beaucoup de passages du mode mineur au mode majeur – les chansons entraînantes – rendaient les chansons putassières.

Voici donc une petite sélection de mes cinq passages préférés.

REM – Losing My Religion

Ce bidouillage n’est pas d’Oleg Berg et il est techniquement bien réalisé. Je trouve que le changement de mode n’a pas rendu la chanson putassière et j’ai ma petite explication. L’orchestration de départ, selon moi, ne rend pas justice au propos nihiliste de la chanson car celle-ci compense ledit propos par une ambiance pop et folk positive. Par conséquent, le changement de mode ne dénature pas le propos de la chanson, puisque la chanson de départ est en soi un duel d’ambiance.

The Beatles – Hey Jude

et

The Beatles – Let It Be

Je trouve le traitement de ces deux chansons de Paul Mac Cartney très intéressant. D’une part, ces sont des chansons dont le propos général est triste, mais dont la mélodie en mode majeur appuient la volonté d’apporter un réconfort face à la tristesse du propos. En passant ces chansons en mode mineur, il me semble que le mode majeur adopté par Macca au départ a une fonction bien hypocrite, et que l’on voit le sens véritable du propos soutenu à travers le passage en mode mineur.

Michael Jackson – Black or White

Personnellement, je trouve la chanson aussi bonne passée en mode mineur. Je dirais même que le passage donne un côté powerful à la chanson là où l’excès de positivisme du mode majeur a un peu tendance à réduire la puissance du propos tenu. Mais quand je l’ai faite écouter à la Siamoise, grande fan de Michael Jackson, elle a trouvé comme seule explication à son malaise le fait que la mélodie ne collait plus à la session rythmique du morceau. C’est son ressenti, je le respecte, mais à mes oreilles, son explication a sonné comme incohérente.

Thème de Tetris

Là, il n’y a pas de propos à tenir, mais juste une ambiance suggérée. Et l’on passe d’une atmosphère russe à une ambiance lambda de jeu pour enfant de moins de 7 ans. C’est rigolo, même si c’est très iconoclaste.

Le mode harmonique d’un air ou d’une chanson n’est donc pas innocent dans la perception que chacun a de cet air ou de cette chanson. La plupart du temps, il est à relier avec le propos général de la chanson pour former son ambiance générale. Les propositions de « perturbations » d’ambiance telles qu’elles peuvent être proposées par Oleg Berg reflètent la nécessité de chacun à réinterroger constamment son univers musical.

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