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Je m’apprête à épouser un homme qui, de par ses références culturelles, a provoqué chez moi – et dans mon entourage familial et amical – un grand nombre de traumatismes. Je revois encore le regard effrayé de ma cousine au repas de Noël quand elle s’est rappelé de l’écoute de Fire des Beach Boys lors de notre pendaison de crémaillère. Elle a tout résumé en une phrase :

  • Nan mais Le Chevalier, il écoute de la musique d’extraterrestre !

Je vous la fais courte : il arrive que je fasse une crise d’angoisse quand Le Chevalier passe un disque, si bien qu’il est maintenant obligé de me prévenir qu’il ne va rien se passer de bizarre dans ce que je vais entendre. Il est vrai que, quand un homme commence votre histoire avec vous en vous faisant découvrir ceci :

(Ce coup-ci, il s’en est tiré avec des traces d’ongles dans l’épaule pendant plusieurs jours)

ou encore ceci :

(le fameux truc qui a crée le malaise à ma pendaison de crémaillère)

ou bien même ceci :

(ça, il me l’a fait découvrir en live sur Arte tard un samedi soir, ce qui a atténué l’aspect anxiogène de la découverte),

une personne normalement constituée lui conseille fortement d’entamer une psychanalyse.

Depuis un certain temps, je m’intéresse dans mon processus d’analyse à mes traumatismes d’enfance et à leurs conséquences. Pour un grand pan de ces traumatismes, il y a évidemment la dimension culturelle et générationnelle. Je me suis aperçue à travers mes discussions et certaines vidéos de Youtubeurs que la culture des années 1980 a laissé des traces profondes dans le psychisme général des trentenaires. Quand on dit que tant le graphisme que la musique de ce qu’on avait l’habitude de regarder enfants nous a tous rendus dépressifs, il y a un peu de ça (même s’il ne faut pas tout imputer à la culture de l’image et du son, c’est très con). A ce titre, je renvoie à cette vidéo du Joueur du Grenier :

et à cette vidéo du Fossoyeur de Films :

Aujourd’hui, je vais m’intéresser à ce média de masse qu’est la télévision et aux peurs qu’il a générées chez moi. Quand j’étais petite, ma mère était persuadée que je n’aimais pas regarder la télévision parce que je m’y faisais chier – alors que ma sœur, à 7 ans, matait des trucs comme V sans souci (et ne s’en porte pas plus mal à 36 ans). Encore aujourd’hui, elle se demande comment il se fait que j’éclate tout le monde à un blind-test spécial télé des années 1980. Maman, je dois t’avouer la vérité : en fait, la télévision ne provoquait pas l’ennui (j’adorais certains dessins animés et j’étais fan absolue du Top 50), mais l’angoisse. En fait, quand je m’en allais d’une pièce où une télévision était allumée, c’est parce que je savais qu’il y avait un truc qui allait me faire peur.

Il faut dire que mon premier souvenir de la télévision et que j’ai encore en tête date de mes trois ans et était effectivement traumatisant pour n’importe qui…

Ma « prise de conscience » de la télévision a commencé donc avec l’horreur, même si je n’avais pas conscience à l’époque de ce que c’était. Autre chose, je ne communiquais pas encore verbalement à l’époque, et par conséquent, comme je ne pouvais pas exprimer mes sentiments face à ce que je voyais, mon entourage n’a pas pu calculer tout l’affect que la télévision provoquait chez moi. En discutant avec le Chevalier, nous nous sommes aperçus que les mêmes choses nous avaient traumatisés l’un et l’autre. Sauf que si ces choses continuent à me provoquer des nœuds dans l’estomac, le Chevalier a, au contraire, recherché dans les « bruits bizarres » et traumatisants de son enfance un peu de réconfort – d’où les musiques que je vous ai diffusées en préambule.

Mais trêve de teasing et d’explication psychanalytique de merde, rentrons dans le vif du sujet.

Si je devais retenir UN truc qui m’a fait flipper dans mon enfance plus que tout à la télévision, c’est ce regard. Il y a une explication très logique : dans certaines formes d’autisme, regarder dans les yeux de son interlocuteur tient lieu de la gageure. Ca fait partie des choses qui demandent le plus d’effort, comme beaucoup d’éléments de communication non-verbale. D’autre part, ce regard se voulait doux et aguicheur, mais je le trouvais réprobateur. J’avais l’impression de voir les yeux de ma mère quand je faisais une connerie. Bref, j’ai passé mon enfance à me barrer en courant de la pièce où se trouvait mon grand-père en attente du Soir 3 régional ou à me boucher les oreilles et fermer les yeux.

Il y a plusieurs jingles qui, même quand je les réécoute à l’heure actuelle, me glacent encore le sang. Réellement. Il y a d’une part ce générique du 6 minutes qui a illustré les JT de M6 entre 1987 et 2005 et qui a vraiment servi d’identité sonore forte. J’avoue, comme générique de JT, c’était extrêmement bien trouvé, dans le sens où c’était assez percutant à l’oreille pour dire au téléspectateur distrait : Putain, ramène-toi devant la télé, c’est les infos et comme on t’explique rapidos, t’as intérêt de tout regarder ! Sauf que mon cerveau de petite fille a juste imprimé des sons bizarres en enfilade. C’est d’autant plus traumatisant quand on associe à 7-8 ans les images de la guerre du Golfe avec ce générique qui venait du coup en « flash ». Le Chevalier, quant à lui, a un traumatisme plus ancien :le générique du JT à la fin des années 1970 et au début des années 1980.

Explication : musique inquiétante + visuels criards + œil (oui, encore une fois, le putain de problème des yeux chez les autistes…)

Autre traumatisme autant sonore que visuel, Canal + et son jingle qui mêlait des voix de manière un peu audacieuse me faisait trembler étant petite. D’autant plus quand le jingle émergeait de manière que je croyais « inopinée » après tout ce krrr krrr krrr – qui résultait du cryptage à la bonne époque des années 1980, à l’époque où les mecs regardaient le porno du premier samedi du mois avec une passoire, parce qu’ils étaient persuadés qu’ils allaient voir comme ça à travers le cryptage. Je suis bien contente d’avoir retrouvée dans le même temps le jingle Cinéma, où le Tchi-tchaaaa final amenait à un autre niveau de traumatisme (surtout qu’il correspondait au moment où la chaîne se cryptait). Et pourtant, c’était un mal nécessaire, parce que, comme mon oncle, à l’époque, j’attendais ça le samedi soir :

On dit que beaucoup de dessins animés diffusés dans les années 1980 étaient traumatisants. Et quand on voit ne serait-ce que Rémi sans famille, on a compris une bonne partie des angoisses qui touchent une bonne partie des trentenaires français. Personnellement, le dessin animé qui m’a le plus traumatisé est Clémentine. Je n’ai actuellement aucune image précise du dessin animé en soi, mais je sais que dès que j’écoute le générique, j’ai une barrière mentale qui suscite chez moi un sentiment de malaise. Je me souviens juste que je pleurais à chaque fin d’épisode, à cause de cette voix (syndrome jingle de Canal +) à la fois hypnotique et dérangeante. Et puis, quand je me suis mise à vouloir comprendre l’enjeu du dessin animé, mais putain que c’était glauque, cette histoire de petite fille qui se retrouve handicapée et qui s’enferme dans ses rêves…

Il y a un problème consensuel avec Téléchat. Alors que tout le monde s’accorde à dire que cette émission était bizarre, voire malsaine – là-dessus, oui, d’accord – et qu’elle a par conséquent traumatisé des millions d’enfants, je ne vois personnellement pas où est le problème. A titre personnel, je rigolais bien avec Téléchat quand j’étais petite. Je n’avais même pas peur des jingles, de l’autruche, du fer à repasser, du micro ou encore de Léguman, alors que même le Chevalier est effrayé rien qu’à l’évocation.

Les années 1980 et 1990 ont également vu la multiplication à la télévision des émissions et séries d’épouvante diffusés à des heures de grande écoute. Je parlais de V, pas parce que j’ai été traumatisée moi-même, mais parce que les problèmes d’emploi du temps liés à la diffusion de la série en début de samedi après-midi étaient source de conflit à la maison. Mais qui ne se souvient pas de séries comme X-Files ou des Contes de la crypte ? Dans le même registre de traumatisme de masse, l’émission Mystères se posait là aussi. A la maison, cette émission nous a marqués parce qu’elle confirmait notre croyance en des instances supérieures (même si on criait, comme tout le monde, au bidonnage de certains trucs). Et, bizarrement, ce n’est pas ces séries et émissions d’épouvante qui se sont avérées les plus traumatisantes pour moi, mais des trucs comme La petite maison dans la prairie ou Les portes du paradis. A n’y rien comprendre.

Il est d’autant plus intéressant – et de surcroit jouissif – de s’intéresser aux traumatismes générés par les média dans les années 1980 chez les enfants, parce que cela fait le beurre des explications psychologiques à deux balles en 2015 (puisque les enfants ont grandi, ont analysé ces peurs enfantines – ou pas). Et comme l’inconscient collectif en France n’a pas connu de guerre ni de bouleversement social à cette époque, il fallait puiser autre part les éléments de traumatisme collectif qui allaient fonder notre génération. C’est tombé sur le vecteur culturel, je ne sais pas si c’est mieux, au final.

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